Don Quijote de la Mancha
         de Miguel de Cervantes Saavedra
Edición bilingüe, español-francés, en textos paralelos
Édition bilingue espagnol-français dans des textes parallèles
Traducción de Louis Viardot
Integrado en el sistema MGARCI
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Traducción bilingüe al: Alemán Francés Inglés Italiano
I. Capítulo XXI. Que trata de la alta aventura y rica ganancia del yelmo de Mambrino, con otras cosas sucedidas a nuestro invencible caballero Chapitre XXI Qui traite de la haute aventure et de la riche conquête de l’armet de Mambrin[130] ainsi que d’autres choses arrivées à notre invincible chevalier
En esto, comenzó a llover un poco, y quisiera Sancho que se entraran en el molino de los batanes; mas habíales cobrado tal aborrecimiento don Quijote, por la pesada burla, que en ninguna manera quiso entrar dentro; y así, torciendo el camino a la derecha mano, dieron en otro como el que habían llevado el día de antes. En ce moment, il commença de tomber un peu de pluie, et Sancho aurait bien voulu se mettre à l’abri en entrant dans les moulins à foulon. Mais don Quichotte les avait pris en telle aversion pour le mauvais tour qu’ils venaient de lui jouer, qu’il ne voulut en aucune façon consentir à y mettre le pied. Il tourna bride brusquement à main droite, et tous deux arrivèrent à un chemin pareil à celui qu’ils avaient suivi la veille.
De allí a poco, descubrió don Quijote un hombre a caballo, que traía en la cabeza una cosa que relumbraba como si fuera de oro, y aún él apenas le hubo visto, cuando se volvió a Sancho y le dijo. À peu de distance, don Quichotte découvrit de loin un homme à cheval, portant sur sa tête quelque chose qui luisait et brillait comme si c’eût été de l’or. À peine l’avait-il aperçu qu’il se tourna vers Sancho, et lui dit :
-Paréceme, Sancho, que no hay refrán que no sea verdadero , porque todos son sentencias sacadas de la mesma experiencia, madre de las ciencias todas, especialmente aquel que dice: "Donde una puerta se cierra, otra se abre ". Dígolo porque si anoche nos cerró la ventura la puerta de la que buscábamos, engañándonos con los batanes, ahora nos abre de par en par otra, para otra mejor y más cierta aventura; que si yo no acertare a entrar por ella, mía será la culpa, sin que la pueda dar a la poca noticia de batanes ni a la escuridad de la noche. Digo esto porque, si no me engaño, hacia nosotros viene uno que trae en su cabeza puesto el yelmo de Mambrino , sobre que yo hice el juramento que sabes . « Il me semble, Sancho, qu’il n’y a point de proverbe qui n’ait un sens véritable ; car que sont-ils, sinon des sentences tirées de l’expérience même, qui est la commune mère de toutes les sciences ? Cela est vrai spécialement du proverbe qui dit : Quand une porte se ferme, une autre s’ouvre. En effet, si la fortune hier soir nous a fermé la porte de l’aventure que nous cherchions, en nous abusant sur le bruit des marteaux à foulon, voilà maintenant qu’elle nous ouvre à deux battants la porte d’une autre aventure meilleure et plus certaine ; et cette fois, si je ne réussis pas à en trouver l’entrée, ce sera ma faute, sans que je puisse m’excuser sur mon ignorance des moulins à foulon, ni sur l’obscurité de la nuit. Je dis tout cela, parce que, si je ne me trompe, voilà quelqu’un qui vient de notre côté portant coiffé sur sa tête cet armet de Mambrin à propos duquel j’ai fait le serment que tu n’as pas oublié.
-Mire vuestra merced bien lo que dice, y mejor lo que hace -dijo Sancho-, que no querría que fuesen otros batanes que nos acabasen de abatanar y aporrear el sentido. – Pour Dieu ! seigneur, répondit Sancho, prenez bien garde à ce que vous dites, et plus encore à ce que vous faites ; je ne voudrais pas que ce fussent d’autres marteaux à foulon qui achevassent de nous fouler et de nous marteler le bon sens.
-¡Válate el diablo por hombre! -replicó don Quijote-. ¿Qué va de yelmo a batanes. – Que le diable soit de l’homme ! s’écria don Quichotte. Qu’a de commun l’armet avec les marteaux ?
-No sé nada -respondió Sancho-; mas, a fe que si yo pudiera hablar tanto como solía , que quizá diera tales razones que vuestra merced viera que se engañaba en lo que dice. – Je n’en sais rien, répondit Sancho ; mais, par ma foi, si je pouvais parler comme j’en avais l’habitude, je vous donnerais de telles raisons, que Votre Grâce verrait bien qu’elle se trompe en ce qu’elle dit.
-¿Cómo me puedo engañar en lo que digo, traidor escrupuloso? -dijo don Quijote-. Dime, ¿no ves aquel caballero que hacia nosotros viene, sobre un caballo rucio rodado , que trae puesto en la cabeza un yelmo de oro. – Comment puis-je me tromper en ce que je dis, traître méticuleux ? reprit don Quichotte. Dis-moi, ne vois-tu pas ce chevalier qui vient à nous, monté sur un cheval gris pommelé, et qui porte sur la tête un armet d’or ?
-Lo que yo veo y columbro -respondió Sancho- no es sino un hombre sobre un asno pardo, como el mío, que trae sobre la cabeza una cosa que relumbra. – Ce que j’avise et ce que je vois, répondit Sancho, ce n’est rien autre qu’un homme monté sur un âne gris comme le mien, et portant sur la tête quelque chose qui reluit.
-Pues ése es el yelmo de Mambrino -dijo don Quijote-. Apártate a una parte y déjame con él a solas: verás cuán sin hablar palabra, por ahorrar del tiempo, concluyo esta aventura y queda por mío el yelmo que tanto he deseado. – Eh bien ! ce quelque chose, c’est l’armet de Mambrin, reprit don Quichotte. Range-toi de côté, et laisse-moi seul avec lui. Tu vas voir comment, sans dire un mot, pour ménager le temps, j’achève cette aventure, et m’empare de cet armet que j’ai tant souhaité.
-Yo me tengo en cuidado el apartarme -replicó Sancho-, mas quiera Dios, torno a decir, que orégano sea, y no batanes . – De me ranger à l’écart, c’est mon affaire, répondit Sancho ; mais Dieu veuille, dis-je encore, que ce soit de la fougère et non des foulons.
-Ya os he dicho, hermano, que no me mentéis, ni por pienso, más eso de los batanes -dijo don Quijote-; que voto..., y no digo más, que os batanee el alma. – Je vous ai déjà dit, frère, s’écria don Quichotte, que vous cessiez de me rebattre les oreilles de ces foulons ; car je jure de par tous les…, vous m’entendez bien, que je vous foulerai l’âme au fond du corps. »
Calló Sancho, con temor que su amo no cumpliese el voto que le había echado, redondo como una bola. Sancho se tut aussitôt, craignant que son maître n’accomplît son serment, car il l’avait assaisonné à se déchirer la bouche.
Es, pues, el caso que el yelmo, y el caballo y caballero que don Quijote veía, era esto: que en aquel contorno había dos lugares, el uno tan pequeño que ni tenía botica ni barbero, y el otro, que estaba junto a él, sí; y así, el barbero del mayor servía al menor, en el cual tuvo necesidad un enfermo de sangrarse y otro de hacerse la barba, para lo cual venía el barbero, y traía una bacía de azófar; y quiso la suerte que, al tiempo que venía, comenzó a llover, y, porque no se le manchase el sombrero, que debía de ser nuevo, se puso la bacía sobre la cabeza; y, como estaba limpia, desde media legua relumbraba. Venía sobre un asno pardo, como Sancho dijo, y ésta fue la ocasión que a don Quijote le pareció caballo rucio rodado, y caballero, y yelmo de oro; que todas las cosas que veía, con mucha facilidad las acomodaba a sus desvariadas caballerías y malandantes pensamientos. Y cuando él vio que el pobre caballero llegaba cerca, sin ponerse con él en razones, a todo correr de Rocinante le enristró con el lanzón bajo, llevando intención de pasarle de parte a parte; mas cuando a él llegaba, sin detener la furia de su carrera, le dijo. Or, voici ce qu’étaient cet armet, ce cheval et ce chevalier que voyait don Quichotte. Il y avait dans ces environs deux villages voisins : l’un si petit qu’il n’avait ni pharmacie ni barbier ; et l’autre plus grand, ayant l’une et l’autre. Le barbier du grand village desservait le petit, dans lequel un malade avait besoin d’une saignée, et un autre habitant de se faire la barbe. Le barbier s’y rendait pour ces deux offices, portant un plat à barbe en cuivre rouge ; le sort ayant voulu que la pluie le prît en chemin, pour ne pas tacher son chapeau qui était neuf sans doute, il mit par-dessus son plat à barbe, lequel, étant bien écuré, reluisait d’une demi-lieue. Il montait un âne gris, comme avait dit Sancho ; et voilà pourquoi don Quichotte crut voir un cheval pommelé, un chevalier et un armet d’or : car toutes les choses qui frappaient sa vue, il les arrangeait aisément à son délire chevaleresque et à ses mal-errantes pensées. Dès qu’il vit que le pauvre chevalier s’approchait, sans entrer en pourparlers, il fondit sur lui, la lance basse, de tout le galop de Rossinante, bien résolu à le traverser d’outre en outre ; mais, au moment de l’atteindre, et sans ralentir l’impétuosité de sa course, il lui cria :
-¡Defiéndete, cautiva criatura , o entriégame de tu voluntad lo que con tanta razón se me debe. « Défends-toi, chétive créature, ou livre-moi de bonne grâce ce qui m’est dû si justement. »
El barbero, que, tan sin pensarlo ni temerlo, vio venir aquella fantasma sobre sí, no tuvo otro remedio, para poder guardarse del golpe de la lanza , si no fue el dejarse caer del asno abajo; y no hubo tocado al suelo, cuando se levantó más ligero que un gamo y comenzó a correr por aquel llano, que no le alcanzara el viento. Dejóse la bacía en el suelo, con la cual se contentó don Quijote, y dijo que el pagano había andado discreto y que había imitado al castor , el cual, viéndose acosado de los cazadores, se taraza y arpa con los dientes aquéllo por lo que él, por distin to natural, sabe que es perseguido. Mandó a Sancho que alzase el yelmo, el cual, tomándola en las manos, dijo. Le barbier, qui, sans y penser ni le prévoir, vit tout à coup fondre sur lui ce fantôme, ne trouva d’autre moyen de se garer du coup de lance que de se laisser choir en bas de son âne ; puis, dès qu’il eut touché la terre, il se releva plus agile qu’un daim, et se mit à courir si légèrement à travers la plaine, que le vent même n’eût pu l’attraper. Il laissa son bassin par terre, et c’est tout ce que demandait don Quichotte, lequel s’écria que le païen n’était pas bête, et qu’il avait imité le castor, qui, se voyant pressé par les chasseurs, coupe de ses propres dents ce que son instinct naturel lui apprend être l’objet de leurs poursuites. Il ordonna ensuite à Sancho de ramasser l’armet, et celui-ci, le pesant dans la main :
-Por Dios, que la bacía es buena y que vale un real de a ocho como un maravedí. « Pardieu ! dit-il, ce plat à barbe est bon, et vaut une piastre comme un maravédi. »
Y, dándosela a su amo, se la puso luego en la cabeza , rodeándola a una parte y a otra, buscándole el encaje; y, como no se le hallaba, dijo. Puis il le donna à son maître, qui le mit aussitôt sur sa tête, le tournant et le retournant de tous côtés pour en trouver l’enchâssure ; et comme il ne pouvait en venir à bout :
-Sin duda que el pagano, a cuya medida se forjó primero esta famosa celada, debía de tener grandísima cabeza, y lo peor dello es que le falta la mitad. « Il faut, s’écria-t-il, que ce païen, à la mesure duquel on a forgé pour la première fois cette fameuse salade, ait eu la tête bien grosse ; et le pis, c’est qu’il en manque la moitié. »
Cuando Sancho oyó llamar a la bacía celada, no pudo tener la risa; mas vínosele a las mientes la cólera de su amo, y calló en la mitad della . Quand Sancho entendit appeler salade un plat à barbe, il ne put retenir un grand éclat de rire ; mais la colère de son maître lui revenant en mémoire, il fit halte à mi-chemin.
-¿De qué te ríes, Sancho? -dijo don Quijote. « De quoi ris-tu, Sancho ? lui demanda don Quichotte.
-Ríome -respondió él- de considerar la gran cabeza que tenía el pagano dueño deste almete , que no semeja sino una bacía de barbero pintiparada. – Je ris, répondit-il, en considérant quelle grosse tête devait avoir le païen, premier maître de cet armet, qui ressemble à un bassin de barbier comme une mouche à l’autre.
-¿Sabes qué imagino, Sancho? Que esta famosa pieza deste encantado yelmo, por algún estraño acidente, debió de venir a manos de quien no supo conocer ni estimar su valor, y, sin saber lo que hacía, viéndola de oro purísimo, debió de fundir la otra mitad para aprovecharse del precio, y de la otra mitad hizo ésta, que parece bacía de barbero, como tú dices. Pero, sea lo que fuere; que para mí que la conozco no hace al caso su trasmutación; que yo la aderezaré en el primer lugar donde haya herrero , y de suerte que no le haga ventaja, ni aun le llegue, la que hizo y forjó el dios de las herrerías para el dios de las batallas ; y, en este entretanto, la traeré como pudiere, que más vale algo que no nada; cuanto más, que bien será bastante para defenderme de alguna pedrada . – Sais-tu ce que j’imagine, Sancho ? reprit don Quichotte : que cette pièce fameuse, cet armet enchanté, a dû, par quelque étrange accident, tomber aux mains de quelqu’un qui ne sut ni connaître ni estimer sa valeur, et que ce nouveau maître, sans savoir ce qu’il faisait, et le voyant de l’or le plus pur, s’imagina d’en fondre la moitié pour en faire argent ; de sorte que l’autre moitié est restée sous cette forme, qui ne ressemble pas mal, comme tu dis, à un plat de barbier. Mais qu’il en soit ce qu’il en est ; pour moi qui le connais, sa métamorphose m’importe peu ; je le remettrai en état au premier village où je rencontrerai un forgeron, et de telle façon qu’il n’ait rien à envier au casque même que fourbit le dieu des fournaises pour le dieu des batailles. En attendant, je le porterai comme je pourrai, car mieux vaut quelque chose que rien du tout, et d’ailleurs il sera bien suffisant pour me défendre d’un coup de pierre.
-Eso será -dijo Sancho- si no se tira con honda, como se tiraron en la pelea de los dos ejércitos, cuando le santiguaron a vuestra merced las muelas y le rompieron el alcuza donde venía aquel benditísimo brebaje que me hizo vomitar las asaduras.along – Oui, répondit Sancho, pourvu qu’on ne les lance pas avec une fronde, comme dans la bataille des deux armées, quand on vous rabota si bien les mâchoires, et qu’on mit en morceaux la burette où vous portiez ce bienheureux breuvage qui m’a fait vomir la fressure.
-No me da mucha pena el haberle perdido, que ya sabes tú, Sancho -dijo don Quijote-, que yo tengo la receta en la memoria. – Je n’ai pas grand regret de l’avoir perdu, reprit don Quichotte ; car tu sais bien, Sancho, que j’en ai la recette dans la mémoire.
-También la tengo yo -respondió Sancho-, pero si yo le hiciere ni le probare más en mi vida, aquí sea mi hora . Cuanto más, que no pienso ponerme en ocasión de haberle menester, porque pienso guardarme con todos mis cinco sentidos de ser ferido ni de ferir a nadie. De lo del ser otra vez manteado, no digo nada, que semejantes desgracias mal se pueden prevenir, y si vienen, no hay que hacer otra cosa sino encoger los hombros, detener el aliento, cerrar los ojos y dejarse ir por donde la suerte y la manta nos llevare. – Moi aussi, je la sais par cœur, répondit Sancho ; mais si je le fais ou si je le goûte une autre fois en ma vie, que ma dernière heure soit venue. Et d’ailleurs, je ne pense pas me mettre davantage en occasion d’en avoir besoin ; au contraire, je pense me garer, avec toute la force de mes cinq sens, d’être blessé et de blesser personne. Quant à être une autre fois berné, je n’en dis rien : ce sont de ces malheurs qu’on ne peut guère prévenir ; et quand ils arrivent, il n’y a rien de mieux à faire que de plier les épaules, de retenir son souffle, de fermer les yeux, et de se laisser aller où le sort et la couverture vous envoient.
-Mal cristiano eres, Sancho -dijo, oyendo esto, don Quijote-, porque nunca olvidas la injuria que una vez te han hecho; pues sábete que es de pechos nobles y generosos no hacer caso de niñerías. ¿Qué pie sacaste cojo, qué costilla quebrada, qué cabeza rota, para que no se te olvide aquella burla? Que, bien apurada la cosa, burla fue y pasatiempo; que, a no entenderlo yo ansí, ya yo hubiera vuelto allá y hubiera hecho en tu venganza más daño que el que hicieron los griegos por la robada Elena. La cual, si fuera en este tiempo, o mi Dulcinea fuera en aquél , pudiera estar segura que no tuviera tanta fama de hermosa como tiene. – Tu es un mauvais chrétien, Sancho, dit don Quichotte lorsqu’il entendit ces dernières paroles ; car jamais tu n’oublies l’injure qu’on t’a faite. Apprends donc qu’il est d’un cœur noble et généreux de ne faire aucun cas de tels enfantillages. Dis-moi, de quel pied boites-tu ? Quelle côte enfoncée, ou quelle tête rompue as-tu tirée de la bagarre, pour ne pouvoir oublier cette plaisanterie ? Car enfin, en examinant la chose, il est clair que ce ne fut qu’une plaisanterie et un passe-temps. Si je ne l’entendais pas ainsi, je serais déjà retourné là-bas, et j’aurais fait pour te venger plus de ravage que n’en firent les Grecs pour venger l’enlèvement d’Hélène ; laquelle, si elle fût venue dans cette époque, ou ma Dulcinée dans la sienne, pourrait bien être sûre de n’avoir pas une si grande réputation de beauté. »
Y aquí dio un sospiro, y le puso en las nubes. Y dijo Sancho. En disant cela, il poussa un profond soupir, qu’il envoya jusqu’aux nuages.
-Pase por burlas , pues la venganza no puede pasar en veras; pero yo sé de qué calidad fueron las veras y las burlas, y sé también que no se me caerán de la memoria, como nunca se qui tarán de las espaldas . Pero, dejando esto aparte, dígame vuestra merced qué haremos deste caballo rucio rodado, que parece asno pardo, que dejó aquí desamparado aquel Martino que vuestra merced derribó; que, según él puso los pies en polvorosa y cogió las de Villadiego, no lleva pergenio de volver por él jamás; y ¡para mis barbas, si no es bueno el rucio. « Eh bien ! reprit Sancho, que ce soit donc pour rire, puisqu’il n’y a pas moyen de les en faire pleurer ; mais je sais bien, quant à moi, ce qu’il y avait pour rire et pour pleurer, et ça ne s’en ira pas plus de ma mémoire que de la peau de mes épaules. Mais laissons cela de côté, et dites-moi, s’il vous plaît, seigneur, ce que nous ferons de ce cheval gris pommelé, qui semble un âne gris, et qu’a laissé à l’abandon ce Martin que Votre Grâce a si joliment flanqué par terre. Au train dont il a pendu ses jambes à son cou, pour prendre la poudre d’escampette, il n’a pas la mine de revenir jamais le chercher ; et, par ma barbe, le grison n’a pas l’air mauvais.
-Nunca yo acostumbro -dijo don Quijote- despojar a los que venzo, ni es uso de caballería quitarles los caballos y dejarlos a pie, si ya no fuese que el vencedor hubiese perdido en la pendencia el suyo; que, en tal caso, lícito es tomar el del vencido, como ganado en guerra lícita. Así que, Sancho, deja ese caballo, o asno, o lo que tú quisieres que sea, que, como su dueño nos vea alongados de aquí, volverá por él. – Je n’ai jamais coutume, répondit don Quichotte, de dépouiller ceux que j’ai vaincus ; et ce n’est pas non plus l’usage de la chevalerie de leur enlever les chevaux et de les laisser à pied, à moins pourtant que le vainqueur n’ait perdu le sien dans la bataille ; car alors il lui est permis de prendre celui du vaincu, comme gagné de bonne guerre. Ainsi donc, Sancho, laisse ce cheval, ou âne, ou ce que tu voudras qu’il soit, car dès que son maître nous verra loin d’ici, il viendra le reprendre.
-Dios sabe si quisiera llevarle -replicó Sancho-, o, por lo menos, trocalle con este mío, que no me parece tan bueno. Verdaderamente que son estrechas las leyes de caballería, pues no se estienden a dejar trocar un asno por otro; y querría saber si podría trocar los aparejos siquiera. – Dieu sait pourtant si je voudrais l’emmener, répliqua Sancho, ou tout au moins le troquer contre le mien, qui ne me semble pas si bon. Et véritablement les lois de votre chevalerie sont bien étroites, puisqu’elles ne s’étendent pas seulement à laisser troquer un âne contre un autre. Mais je voudrais savoir si je pourrais tout au moins troquer les harnais.
-En eso no estoy muy cierto -respondió don Quijote-; y, en caso de duda, hasta estar mejor informado, digo que los trueques, si es que tienes dellos necesidad estrema. – C’est un cas dont je ne suis pas très-sûr, répondit don Quichotte ; de façon que, dans le doute, et jusqu’à une plus ample information, je permets que tu les échanges, si tu en as un extrême besoin.
-Tan estrema es -respondió Sancho- que si fueran para mi misma persona , no los hubiera menester más. – Si extrême, répliqua Sancho, que si ces harnais étaient pour ma propre personne, je n’en aurais pas un besoin plus grand. »
Y luego, habilitado con aquella licencia, hizo mutatio caparum y puso su jumento a las mil lindezas, dejándole mejorado en tercio y quinto. Aussitôt, profitant de la licence, il fit mutatio capparum, comme disent les étudiants, et para si galamment son âne, qu’il lui en parut avantagé du quart et du tiers.
Hecho esto, almorzaron de las sobras del real que del acémila despojaron , bebieron del agua del arroyo de los batanes, sin volver la cara a mirallos: tal era el aborrecimiento que les tenían por el miedo en que les habían puesto. Cela fait, ils déjeunèrent avec les restes des dépouilles prises sur le mulet des bons pères, et burent de l’eau du ruisseau des moulins à foulon, mais sans tourner la tête pour les regarder, tant ils les avaient pris en aversion pour la peur qu’ils en avaient eue.
Cortada, pues, la cólera , y aun la malenconía, subieron a caballo, y, sin tomar determinado camino, por ser muy de caballeros andantes el no tomar ninguno cierto , se pusieron a caminar por donde la voluntad de Rocinante quiso , que se llevaba tras sí la de su amo, y aun la del asno, que siempre le seguía por dondequiera que guiaba, en buen amor y compañía. Con todo esto, volvieron al camino real y siguieron por él a la ventura, sin otro disignio alguno. Enfin, la colère étant passée avec l’appétit, et même la mauvaise humeur, ils montèrent à cheval, et, sans prendre aucun chemin déterminé, pour se mieux mettre à l’unisson des chevaliers errants, ils commencèrent à marcher par où les menait la volonté de Rossinante ; car celle du maître se laissait entraîner, et même celle de l’âne, qui le suivait toujours en bon camarade quelque part que l’autre voulût le conduire. De cette manière, ils revinrent sur le grand chemin, qu’ils suivirent à l’aventure, et sans aucun parti pris.
Yendo, pues, así caminando , dijo Sancho a su amo. Tandis qu’ils cheminaient ainsi tout droit devant eux, Sancho dit à son maître :
-Señor, ¿quiere vuestra merced darme licencia que departa un poco con él? Que, después que me puso aquel áspero mandamiento del silencio, se me han podrido más de cuatro cosas en el estómago, y una sola que ahora tengo en el pico de la lengua no querría que se mal lograse. « Seigneur, Votre Grâce veut-elle me donner permission de deviser un peu avec elle ? Depuis que vous m’avez imposé ce rude commandement du silence, plus de quatre bonnes choses m’ont pourri dans l’estomac, et j’en ai maintenant une sur le bout de la langue, une seule, que je ne voudrais pas voir perdre ainsi.
-Dila -dijo don Quijote-, y sé breve en tus razonamientos, que ninguno hay gustoso si es largo. – Dis-la, répondit don Quichotte ; et sois bref dans tes propos ; aucun n’est agréable s’il est long.
-Digo, pues, señor -respondió Sancho-, que, de algunos días a esta parte, he considerado cuán poco se gana y granjea de andar buscando estas aventuras que vuestra merced busca por estos desiertos y encrucijadas de caminos, donde, ya que se venzan y acaben las más eligrosas, no hay quien las vea ni sepa; y así, se han de quedar en perpetuo silencio, y en perjuicio de la intención de vuestra merced y de lo que ellas merecen. Y así, me parece que sería mejor, salvo el mejor parecer de vuestra merced, que nos fuésemos a servir a algún emperador, o a otro príncipe grande que tenga alguna guerra, en cuyo servicio vuestra merced muestre el valor de su persona, sus grandes fuerzas y mayor entendimiento; que, visto esto del señor a quien sirviéremos, por fuerza nos ha de remunerar, a cada cual según sus méritos, y allí no faltará quien ponga en escrito las hazañas de vuestra merced, para perpetua memoria. De las mías no digo nada, pues no han de salir de los límites escuderiles; aunque sé decir que, si se usa en la caballería escribir hazañas de escuderos, que no pienso que se han de quedar las mías entre renglones . – Je dis donc, seigneur, reprit Sancho, que, depuis quelques jours, j’ai considéré combien peu l’on gagne et l’on amasse à chercher ces aventures que Votre Grâce cherche par ces déserts et ces croisières de grands chemins, où, quels que soient les dangers qu’on affronte et les victoires qu’on remporte, comme il n’y a personne pour les voir et les savoir, vos exploits restent enfouis dans un oubli perpétuel, au grand détriment des bonnes intentions de Votre Grâce et de leur propre mérite. Il me semble donc qu’il vaudrait mieux, sauf le meilleur avis de Votre Grâce, que nous allassions servir un empereur, ou quelque autre grand prince, qui eût quelque guerre à soutenir, au service duquel Votre Grâce pût montrer la valeur de son bras, ses grandes forces et son intelligence plus grande encore. Cela vu du seigneur que nous servirons, force sera qu’il nous récompense, chacun selon ses mérites. Et là se trouveront aussi des clercs pour coucher par écrit les prouesses de Votre Grâce, et pour en garder mémoire. Des miennes je ne dis rien, parce qu’elles ne doivent pas sortir des limites de la gloire écuyère ; et pourtant j’ose dire que, s’il était d’usage dans la chevalerie d’écrire les prouesses des écuyers, je crois bien que les miennes ne resteraient pas entre les lignes.
-No dices mal, Sancho -respondió don Quijote-; mas, antes que se llegue a ese término, es menester andar por el mundo, como en aprobación, buscando las aventuras, para que, acabando algunas, se cobre nombre y fama tal que, cuando se fuere a la corte de algún gran monarca, ya sea el caballero conocido por sus obras; y que, apenas le hayan visto entrar los muchachos por la puerta de la ciudad, cuando todos le sigan y rodeen, dando voces, diciendo: ''Éste es el Caballero del Sol'', o de la Sierpe , o de otra insignia alguna , debajo de la cual hubiere acabado grandes hazañas. ''Éste es -dirán- el que venció en singular batalla al gigantazo Brocabruno de la Gran Fuerza; el que desencantó al Gran Mameluco de Persia del largo encantamento en que había estado casi novecientos años ''. Así que, de mano en mano, irán pregonando tus hechos , y luego, al alboroto de los muchachos y de la demás gente, se parará a las fenestras de su real palacio el rey de aquel reino , y así como vea al caballero, conociéndole por las armas o por la empresa del escudo , forzosamente ha de decir: ''¡Ea, sus! ¡Salgan mis caballeros , cuantos en mi corte están, a recebir a la flor de la caballería, que allí viene !'' A cuyo mandamiento saldrán todos, y él llegará hasta la mitad de la escalera, y le abrazará estrechísimamente, y le dará paz besándole en el rostro ; y luego le llevará por la mano al aposento de la señora reina, adonde el caballero la hallará con la infanta, su hija, que ha de ser una de las más fermosas y acabadas doncellas que, en gran parte de lo descubierto de la tierra, a duras penas se pueda hallar. Sucederá tras esto, luego en continente, que ella ponga los ojos en el caballero y él en los della , y cada uno parezca a otro cosa más divina que humana; y, sin saber cómo ni cómo no, han de quedar presos y enlazados en la intricable red amorosa, y con gran cuita en sus corazones por no saber cómo se han de fablar para descubrir sus ansias y sentimientos. Desde allí le llevarán, sin duda, a algún cuarto del palacio, ricamente aderezado, donde, habiéndole quitado las armas, le traerán un rico manto de escarlata con que se cubra; y si bien pareció armado, tan bien y mejor ha de parecer en farseto . Venida la noche, cenará con el rey, reina e infanta, donde nunca quitará los ojos della, mirándola a furto de los circustantes , y ella hará lo mesmo con la mesma sagacidad, porque, como tengo dicho, es muy discreta doncella . Levantarse han las tablas, y entrará a deshora por la puerta de la sala un feo y pequeño enano con una fermosa dueña, que, entre dos gigantes, detrás del enano viene, con cierta aventura, hecha por un antiquísimo sabio, que el que la acabare será tenido por el mejor caballero del mundo. Mandará luego el rey que todos los que están presentes la prueben, y ninguno le dará fin y cima sino el caballero huésped, en mucho pro de su fama , de lo cual quedará contentísima la infanta, y se tendrá por contenta y pagada además, por haber puesto y colocado sus pensamientos en tan alta parte. Y lo bueno es que este rey, o príncipe, o lo que es, tiene una muy reñida guerra con otro tan poderoso como él, y el caballero huésped le pide (al cabo de algunos días que ha estado en su corte) licencia para ir a servirle en aquella guerra dicha. Darásela el rey de muy buen talante, y el caballero le besará cortesmente las manos por la merced que le face. Y aquella noche se despedirá de su señora la infanta por las rejas de un jardín, que cae en el aposento donde ella duerme, por las cuales ya otras muchas veces la había fablado, siendo medianera y sabidora de todo una doncella de quien la infanta mucho se fiaba. Sospirará él, desmayaráse ella, traerá agua la doncella, acuitaráse mucho porque viene la mañana, y no querría que fuesen descubiertos, por la honra de su señora. Finalmente, la infanta volverá en sí y dará sus blancas manos por la reja al caballero, el cual se las besará mil y mil veces y se las bañará en lágrimas . Quedará concertado entre los dos del modo que se han de hacer saber sus buenos o malos sucesos, y rogarále la princesa que se detenga lo menos que pudiere; prometérselo ha él con muchos juramentos; tórnale a besar las manos, y despídese con tanto sentimiento que estará poco por acabar la vida . Vase desde allí a su aposento, échase sobre su lecho, no puede dormir del dolor de la partida, madruga muy de mañana, vase a despedir del rey y de la reina y de la infanta; dícenle, habiéndose despedido de los dos, que la señora infanta está mal dispuesta y que no puede recebir visita; piensa el caballero que es de pena de su partida, traspásasele el corazón, y falta poco de no dar indicio manifiesto de su pena. Está la doncella media nera delante, halo de notar todo, váselo a decir a su señora, la cual la recibe con lágrimas y le dice que una de las mayores penas que tiene es no saber quién sea su caballero , y si es de linaje de reyes o no; asegúrala la doncella que no puede caber tanta cortesía, gentileza y valentía como la de su caballero sino en subjeto real y grave ; consuélase con esto la cuitada; procura consolarse , por no dar mal indicio de sí a sus padres, y, a cabo de dos días, sale en público. Ya se es ido el caballero: pelea en la guerra, vence al enemigo del rey, gana muchas ciudades , triunfa de muchas batallas , vuelve a la corte, ve a su señora por donde suele, conciértase que la pida a su padre por mujer en pago de sus servicios. No se la quiere dar el rey, porque no sabe quién es; pero, con todo esto, o robada o de otra cualquier suerte que sea, la infanta viene a ser su esposa y su padre lo viene a tener a gran ventura, porque se vino a averiguar que el tal caballero es hijo de un valeroso rey de no sé qué reino, porque creo que no debe de estar en el mapa . Muérese el padre, hereda la infanta, queda rey el caballero en dos palabras. Aquí entra luego el hacer mercedes a su escudero y a todos aquellos que le ayudaron a subir a tan alto estado: casa a su escudero con una doncella de la infanta, que será, sin duda, la que fue tercera en sus amores, que es hija de un duque muy principal . – Tu n’as pas mal parlé, Sancho, répondit don Quichotte ; mais avant que d’en arriver là, il faut d’abord aller par le monde, comme en épreuves, cherchant les aventures, afin de gagner par ces hauts faits nom et renom, tellement que, dès qu’il se présente à la cour d’un grand monarque, le chevalier soit déjà connu par ses œuvres, et qu’à peine il ait franchi les portes de la ville, tous les petits garçons le suivent et l’entourent, criant après lui : « Voici le chevalier du Soleil[131], ou bien du Serpent[132], ou de quelque autre marque distinctive sous laquelle il sera connu pour avoir fait de grandes prouesses ; voici, diront-ils, celui qui a vaincu en combat singulier l’effroyable géant Brocabruno de la grande force, celui qui a désenchanté le grand Mameluk de Perse d’un long enchantement où il était retenu depuis bientôt neuf cents années. » Ainsi, de proche en proche, ils iront publiant ses hauts faits ; et bientôt, au tapage que feront les enfants et le peuple tout entier, le roi de ce royaume se mettra aux balcons de son royal palais ; et, dès qu’il aura vu le chevalier, qu’il reconnaîtra par la couleur des armes et la devise de l’écu, il devra forcément s’écrier : « Or sus, que tous les chevaliers qui se trouvent à ma cour sortent pour recevoir la fleur de la chevalerie qui s’avance ! » À cet ordre, ils sortiront tous, et lui-même descendra jusqu’à la moitié de l’escalier, puis il embrassera étroitement son hôte, et lui donnera le baiser de paix au milieu du visage[133] ; aussitôt il le conduira par la main dans l’appartement de la reine, où le chevalier la trouvera avec l’infante sa fille, qui ne peut manquer d’être une des plus belles et des plus parfaites jeunes personnes qu’à grand’peine on pourrait trouver sur une bonne partie de la face de la terre. Après cela, il arrivera tout aussitôt que l’infante jettera les yeux sur le chevalier, et le chevalier sur l’infante, et chacun d’eux paraîtra à l’autre plutôt une chose divine qu’humaine ; et, sans savoir pourquoi ni comment, ils resteront enlacés et pris dans les lacs inextricables de l’amour, et le cœur percé d’affliction de ne savoir comment se parler pour se découvrir leurs sentiments, leurs désirs et leurs peines. De là, sans doute, on conduira le chevalier dans quelque salle du palais richement meublée, où, après lui avoir ôté ses armes, on lui présentera une riche tunique d’écarlate pour se vêtir ; et s’il avait bonne mine sous ses armes, il l’aura meilleure encore sous un habit de cour. La nuit venue, il soupera avec le roi, la reine et l’infante, et n’ôtera pas les yeux de celle-ci, la regardant en cachette des assistants, ce qu’elle fera de même et avec autant de sagacité ; car c’est, comme je l’ai dit, une très-discrète personne. Le repas desservi, on verra tout à coup entrer par la porte de la salle un petit vilain nain, et, derrière lui, une belle dame entre deux géants, laquelle vient proposer une certaine aventure préparée par un ancien sage, et telle que celui qui en viendra à bout sera tenu pour le meilleur chevalier du monde[134]. Aussitôt le roi ordonnera que tous les chevaliers de sa cour en fassent l’épreuve ; mais personne ne pourra la mettre à fin, si ce n’est le chevalier étranger, au grand accroissement de sa gloire, et au grand contentement de l’infante, qui se tiendra satisfaite et même récompensée d’avoir placé en si haut lieu les pensées de son âme. Le bon de l’affaire, c’est que ce roi, ou prince, ou ce qu’il est enfin, soutient une guerre acharnée contre un autre prince aussi puissant que lui, et le chevalier, son hôte, après avoir passé quelques jours dans son palais, lui demandera permission d’aller le servir dans cette guerre. Le roi la lui donnera de très-bonne grâce, et le chevalier lui baisera courtoisement les mains pour la faveur qui lui est octroyée. Et cette nuit même, il ira prendre congé de l’infante sa maîtresse, à travers le grillage d’un jardin sur lequel donne sa chambre à coucher. Il l’a déjà entretenue plusieurs fois en cet endroit, par l’entremise d’une demoiselle, leur confidente, à qui l’infante confie tous ses secrets[135]. Il soupire, elle s’évanouit ; la damoiselle apporte de l’eau, et s’afflige de voir venir le jour, ne voulant pas, pour l’honneur de sa maîtresse, qu’ils soient découverts. Finalement, l’infante reprend connaissance, et tend à travers la grille ses blanches mains au chevalier, qui les couvre de mille baisers et les baigne de ses larmes ; ils se concertent sur la manière de se faire savoir leurs bonnes ou mauvaises fortunes, et la princesse le supplie d’être absent le moins longtemps possible ; il lui en fait la promesse avec mille serments, et, après lui avoir encore une fois baisé les mains, il s’arrache d’auprès d’elle avec de si amers regrets, qu’il est près de laisser là sa vie ; il regagne son appartement, se jette sur son lit, mais ne peut dormir du chagrin que lui cause son départ ; il se lève de grand matin, va prendre congé du roi, de la reine et de l’infante ; mais les deux premiers, en recevant ces adieux, lui disent que l’infante est indisposée et ne peut recevoir de visite. Le chevalier pense alors que c’est de la peine de son éloignement ; son cœur est navré, et peu s’en faut qu’il ne laisse éclater ouvertement son affliction. La confidente est témoin de la scène, elle remarque tout, et va le conter à sa maîtresse, qui l’écoute en pleurant, et lui dit qu’un des plus grands chagrins qu’elle éprouve, c’est de ne savoir qui est son chevalier, s’il est ou non de sang royal. La damoiselle affirme que tant de grâce, de courtoisie, de vaillance ne peuvent se trouver ailleurs que dans une personne royale et de qualité. La princesse affligée accepte cette consolation ; elle essaye de cacher sa tristesse pour ne pas donner une mauvaise opinion d’elle à ses parents, et au bout de deux jours elle reparaît en public. Cependant le chevalier est parti ; il prend part à la guerre, combat et défait l’ennemi du roi, emporte plusieurs villes, gagne plusieurs victoires. Il revient à la cour, voit sa maîtresse à leur rendez-vous d’habitude, et convient avec elle qu’il la demandera pour femme à son père, en récompense de ses services ; le roi ne le veut pas accepter pour gendre, ne sachant qui il est ; et pourtant, soit par enlèvement, soit d’autre manière, l’infante devient l’épouse du chevalier, et son père finit par tenir cette union à grand honneur, parce qu’on vient à découvrir que ce chevalier est fils d’un vaillant roi de je ne sais quel royaume, car il ne doit pas se trouver sur la carte. Le père meurt, l’infante hérite, et voilà le chevalier roi[136]. C’est alors le moment de faire largesse à son écuyer et à tous ceux qui l’ont aidé à s’élever si haut. Il marie son écuyer avec une damoiselle de l’infante, qui sera sans doute la confidente de ses amours, laquelle est fille d’un duc de première qualité.
-Eso pido, y barras derechas -dijo Sancho-; a eso me atengo, porque todo, al pie de la letra, ha de suceder por vuestra merced, llamándose el Caballero de la Triste Figura. – C’est cela ! s’écria Sancho ; voilà ce que je demande, et vogue la galère ! Oui, je m’en tiens à cela, et tout va nous arriver au pied de la lettre, pourvu que Votre Grâce s’appelle le chevalier de la Triste-Figure.
-No lo dudes, Sancho -re plicó don Quijote-, porque del mesmo y por los mesmos pasos que esto he contado suben y han subido los caballeros andantes a ser reyes y emperadores. Sólo falta agora mirar qué rey de los cristianos o de los paganos tenga guerra y tenga hija hermosa; pero tiempo habrá para pensar esto, pues, como te tengo dicho, primero se ha de cobrar fama por otras partes que se acuda a la corte. También me falta otra cosa; que, puesto caso que se halle rey con guerra y con hija hermosa, y que yo haya cobrado fama increíble por todo el universo, no sé yo cómo se podía hallar que yo sea de linaje de reyes, o, por lo menos, primo segundo de emperador; porque no me querrá el rey dar a su hija por mujer si no está primero muy enterado en esto, aunque más lo merezcan mis famosos hechos. Así que, por esta falta, temo perder lo que mi brazo tiene bien merecido. Bien es verdad que yo soy hijodalgo de solar conocido, de posesión y propriedad y de devengar quinientos sueldos ; y podría ser que el sabio que escribiese mi historia deslindase de tal manera mi parentela y decendencia , que me hallase quinto o sesto nieto de rey . Porque te hago saber, Sancho, que hay dos maneras de linajes en el mundo: unos que traen y derriban su decendencia de príncipes y monarcas, a quien poco a poco el tiempo ha deshecho, y han acabado en punta, como pirámide puesta al revés; otros tuvieron principio de gente baja, y van subiendo de grado en grado, hasta llegar a ser grandes señores. De manera que está la diferencia en que unos fueron, que ya no son, y otros son, que ya no fueron; y podría ser yo déstos que, después de averiguado, hubiese sido mi principio grande y famoso, con lo cual se debía de contentar el rey, mi suegro , que hubiere de ser. Y cuando no, la infanta me ha de querer de manera que, a pesar de su padre, aunque claramente sepa que soy hijo de un azacán , me ha de admitir por señor y por esposo; y si no, aquí entra el roballa y llevalla donde más gusto me diere; que el tiempo o la muerte ha de acabar el enojo de sus padres. – N’en doute pas, Sancho, répondit don Quichotte, car c’est par les mêmes degrés et de la même manière que je viens de te conter que montaient et que montent encore les chevaliers errants jusqu’au rang de rois ou d’empereurs[137]. Il ne manque plus maintenant que d’examiner quel roi des chrétiens ou des païens a sur les bras une bonne guerre et une belle fille. Mais nous avons le temps de penser à cela ; car, ainsi, que je te l’ai dit, il faut d’abord acquérir ailleurs de la renommée avant de se présenter à la cour. Pourtant, il y a bien encore une chose qui me manque : en supposant que nous trouvions un roi avec une guerre et une fille, et que j’aie gagné une incroyable renommée dans l’univers entier je ne sais pas trop comment il pourrait se faire que je me trouvasse issu de roi, ou pour le moins cousin issu de germain d’un empereur. Car enfin, avant d’en être bien assuré, le roi ne voudra pas me donner sa fille pour femme, quelque prix que méritent mes éclatants exploits ; et voilà que, par ce manque de parenté royale, je vais perdre ce que mon bras a bien mérité. Il est vrai que je suis fils d’hidalgo, de souche connue, ayant possession et propriété, et bon pour exiger cinq cents sous de réparation[138]. Il pourrait même se faire que le sage qui écrira mon histoire débrouillât et arrangeât si bien ma généalogie, que je me trouvasse arrière-petit-fils de roi, à la cinquième ou sixième génération. Car il est bon, Sancho, que je t’apprenne une chose : il y a deux espèces de descendances et de noblesses. Les uns tirent leur origine de princes et de monarques ; mais le temps, peu à peu, les a fait déchoir, et ils finissent en pointe comme les pyramides ; les autres ont pris naissance en basse extraction, et vont montant de degré en degré jusqu’à devenir de grands seigneurs. De manière qu’entre eux il y a cette différence, que les uns ont été ce qu’ils ne sont plus, et que les autres sont ce qu’ils n’avaient pas été ; et, comme je pourrais être de ceux-là, quand il serait bien avéré que mon origine est grande et glorieuse, il faudrait à toute force que cela satisfît le roi mon futur beau-père : sinon l’infante m’aimerait si éperdument, qu’en dépit de son père, et sût-il à n’en pouvoir douter que je suis fils d’un porteur d’eau, elle me prendrait encore pour son époux et seigneur. Sinon, enfin, ce serait le cas de l’enlever et de l’emmener où bon me semblerait, jusqu’à ce que le temps ou la mort eût apaisé le courroux de ses parents.
-Ahí entra bien también -dijo Sancho- lo que algunos desalmados dicen: "No pidas de grado lo que puedes tomar por fuerza"; aunque mejor cuadra decir: "Más vale salto de mata que ruego de hombres buenos". Dígolo porque si el señor rey, suegro de vuestra merced, no se quisiere domeñar a entregalle a mi señora la infanta, no hay sino, como vuestra merced dice, roballa y trasponella. Pero está el daño que, en tanto que se hagan las paces y se goce pacíficamente el reino, el pobre escudero se podrá estar a diente en esto de las mercedes. Si ya no es que la doncella tercera, que ha de ser su mujer, se sale con la infanta, y él pasa con ella su mala ventura, hasta que el cielo ordene otra cosa; porque bien podrá, creo yo, desde luego dársela su señor por ligítima esposa. – C’est aussi le cas de dire, reprit Sancho, ce que disent certains vauriens : Ne demande pas de bon gré ce que tu peux prendre de force. Quoique cependant cet autre dicton vienne plus à propos : Mieux vaut le saut de la haie que la prière des braves gens. Je dis cela parce que si le seigneur roi, beau-père de Votre Grâce, ne veut pas se laisser fléchir jusqu’à vous donner Madame l’infante, il n’y a pas autre chose à faire, comme dit Votre Grâce, que de l’enlever et de la mettre en lieu sûr. Mais le mal est qu’en attendant que la paix soit faite, et que vous jouissiez paisiblement du royaume, le pauvre écuyer pourra bien rester avec ses dents au crochet dans l’attente des faveurs promises ; à moins pourtant que la damoiselle confidente, qui doit devenir sa femme, ne soit partie à la suite de l’infante, et qu’il ne passe avec elle sa pauvre vie, jusqu’à ce que le ciel en ordonne autrement ; car, à ce que je crois, son seigneur peut bien la lui donner tout de suite pour légitime épouse.
-Eso no hay quien la quite -dijo don Quijote. – Et qui l’en empêcherait ? répondit don Quichotte.
-Pues, como eso sea -respondió Sancho-, no hay sino encomendarnos a Dios, y dejar correr la suerte por donde mejor lo encaminare. – En ce cas, reprit Sancho, nous n’avons qu’à nous recommander à Dieu, et laisser courir le sort comme soufflera le vent.
-Hágalo Dios -respondió don Quijote- como yo deseo y tú, Sancho, has menester; y ruin sea quien por ruin se tiene. – Oui, répliqua don Quichotte, que Dieu fasse ce qui convient à mon désir et à ton besoin, Sancho, et que celui-là ne soit rien qui ne s’estime pour rien.
-Sea par Dios -dijo Sancho-, que yo cristiano viejo soy, y para ser conde esto me basta. – À la main de Dieu ! s’écria Sancho ; je suis vieux chrétien, et pour être comte, c’est tout assez.
-Y aun te sobra -dijo don Quijote-; y cuando no lo fueras, no hacía nada al caso, porque, siendo yo el rey, bien te puedo dar nobleza, sin que la compres ni me sirvas con nada. Porque, en haciéndote conde, cátate ahí caballero, y digan lo que dijeren; que a buena fe que te han de llamar señoría, mal que les pese. – Et c’est même trop, reprit don Quichotte ; tu ne le serais pas que cela ne ferait rien à l’affaire. Une fois que je serai roi, je puis bien te donner la noblesse, sans que tu l’achètes ou que tu la gagnes par tes services ; car, si je te fais comte, te voilà du coup gentilhomme, et, quoi que disent les mauvaises langues, par ma foi, ils seront bien obligés, malgré tout leur dépit, de te donner de la seigneurie.
-Y ¡montas que no sabría yo autorizar el litado! -dijo Sancho. – Et quand même ! s’écria Sancho, croit-on que je ne saurais pas faire valoir mon litre ?
-Dictado has de decir, que no litado -dijo su amo. – Titre il faut dire, et non litre, reprit son maître.
-Sea ansí -respondió Sancho Panza-. Digo que le sabría bien acomodar, porque, por vida mía, que un tiempo fui muñidor de una cofradía , y que me asentaba tan bien la ropa de muñidor, que decían todos que tenía presencia para poder ser prioste de la mesma cofradía. Pues, ¿qué será cuando me ponga un ropón ducal a cuestas, o me vista de oro y de perlas, a uso de conde estranjero ? Para mí tengo que me han de venir a ver de cien leguas. – Volontiers, dit Sancho ; et je dis que je saurais bien m’en affubler, car j’ai été, dans un temps, bedeau d’une confrérie, et, par ma vie, la robe de bedeau m’allait si bien, que tout le monde disait que j’avais bonne mine pour être marguillier. Que sera-ce, bon Dieu, quand je me mettrai un manteau ducal sur le dos, et que je serai tout habillé d’or et de perles, à la mode d’un comte étranger ! J’ai dans l’idée qu’on me viendra voir de cent lieues.
-Bien parecerás -dijo don Quijote-, pero será menester que te rapes las barbas a menudo; que, según las tienes de espesas, aborrascadas y mal puestas, si no te las rapas a navaja, cada dos días por lo menos, a tiro de escopeta se echará de ver lo que eres. – Assurément tu auras bonne mine, répondit don Quichotte, mais il sera bon que tu te râpes souvent la barbe ; car tu l’as si épaisse, si emmêlée et si crasseuse, que, si tu n’y mets pas le rasoir au moins tous les deux jours, on reconnaîtra qui tu es à une portée d’arquebuse.
-¿Qué hay más -dijo Sancho-, sino tomar un barbero y tenelle asalariado en casa? Y aun, si fuere menester, le haré que ande tras mí, como caballerizo de grande. – Eh bien ! répliqua Sancho, il n’y a qu’à prendre un barbier et l’avoir à gages à la maison ; et même, si c’est nécessaire, je le ferai marcher derrière moi comme l’écuyer d’un grand seigneur.
-Pues, ¿cómo sabes tú -preguntó don Quijote- que los grandes llevan detrás de sí a sus caballerizos. – Et comment sais-tu, demanda don Quichotte, que les grands seigneurs mènent derrière eux leurs écuyers ?
-Yo se lo diré -respondió Sancho-: los años pasados estuve un mes en la corte , y allí vi que, paseándose un señor muy pequeño, que decían que era muy grande , un hombre le seguía a caballo a todas las vueltas que daba, que no parecía sino que era su rabo. Pregunté que cómo aquel hombre no se juntaba con el otro, sino que siempre andaba tras dél. Respondiéron me que era su caballerizo y que era uso de los grandes llevar tras sí a los tales . Desde entonces lo sé tan bien que nunca se me ha olvidado. – Je vais vous le dire, répondit Sancho. Il y a des années que j’ai été passer un mois à la cour ; et là, je vis à la promenade un seigneur qui était très-petit, et tout le monde disait qu’il était très-grand[139]. Un homme le suivait à cheval à tous les tours qu’il faisait, si bien qu’on aurait dit que c’était sa queue. Je demandai pourquoi cet homme ne rejoignait pas l’autre et restait toujours derrière lui. On me répondit que c’était son écuyer, et que les grands avaient coutume de se faire suivre ainsi de ces gens[140]. Voilà comment je le sais depuis ce temps-là, car je n’ai jamais oublié l’aventure.
-Digo que tienes razón -dijo don Quijote-, y que así puedes tú llevar a tu barbero; que los usos no vinieron todos juntos, ni se inventaron a una, y puedes ser tú el primero conde que lleve tras sí su barbero; y aun es de más confianza el hacer la barba que ensillar un caballo. – Je dis que tu as pardieu raison, reprit don Quichotte, et que tu peux fort bien mener ton barbier à ta suite. Les modes ne sont pas venues toutes à la fois ; elles s’inventent l’une après l’autre, et tu peux bien être le premier comte qui se fasse suivre de son barbier. D’ailleurs c’est plutôt un office de confiance, celui de faire la barbe, que celui de seller le cheval.
-Quédese eso del barbero a mi cargo -dijo Sancho-, y al de vuestra merced se quede el procurar venir a ser rey y el hacerme conde. – Pour ce qui est du barbier, dit Sancho, laissez-m’en le souci ; et gardez celui de faire en sorte d’arriver à être roi et à me faire comte.
-Así será -respondió don Quijote. – C’est ce qui sera, avec l’aide de Dieu, » répondit don Quichotte ;
Y, alzando los ojos, vio lo que se dirá en el siguiente capítulo . et, levant les yeux, il aperçut ce qu’on dira dans le chapitre suivant.