| I. Capítulo XXVI. Donde se prosiguen las finezas que de enamorado hizo don Quijote en Sierra Morena | Chapitre XXVI Où se continuent les fines prouesses d’amour que fit don Quichotte dans la Sierra-Moréna |
| Y, volviendo a contar lo que hizo el de la Triste Figura después que se vio solo, dice la historia que, así como don Quijote acabó de dar las tumbas o vueltas, de medio abajo desnudo y de medio arriba vestido, y que vio que Sancho se había ido sin querer aguardar a ver más sandeces, se subió sobre una punta de una alta peña y allí tornó a pensar lo que otras muchas veces había pensado, sin haberse jamás resuelto en ello. Y era que cuál sería mejor y le estaría más a cuento: imitar a Roldán en las locuras desaforadas que hizo, o Amadís en las malencónicas. Y, hablando entre sí mesmo, decía: | Et revenant à conter ce que fit le chevalier de la Triste-Figure quand il se vit seul, l’histoire dit qu’à peine don Quichotte eut achevé ses sauts et ses culbutes, nu de la ceinture en bas, et vêtu de la ceinture en haut, voyant que Sancho s’en était allé sans vouloir attendre d’autres extravagances, il gravit jusqu’à la cime d’une roche élevée, et là se remit à réfléchir sur une chose qui avait déjà maintes fois occupé sa pensée, sans qu’il eût encore pu prendre une résolution : c’était de savoir lequel serait le meilleur et lui conviendrait le mieux, d’imiter Roland dans ses folies dévastatrices, ou bien Amadis dans ses folies mélancoliques ; et, se parlant à lui-même, il disait : |
| -Si Roldán fue tan buen caballero y tan valiente como todos dicen, ¿qué maravilla?, pues, al fin, era encantado y no le podía matar nadie si no era metiéndole un alfiler de a blanca por la planta del pie, y él traía siempre los zapatos con siete suelas de hierro . Aunque no le valieron tretas contra Bernardo del Carpio , que se las entendió y le ahogó entre los brazos, en Roncesvalles. Pero, dejando en él lo de la valentía a una parte, vengamos a lo de perder el juicio, que es cierto que le perdió, por las señales que halló en la fontana y por las nuevas que le dio el pastor de que Angélica había dormido más de dos siestas con Medoro, un morillo de cabellos enrizados y paje de Agramante ; y si él entendió que esto era verdad y que su dama le había cometido desaguisado, no hizo mucho en volverse loco. Pero yo, ¿cómo puedo imitalle en las locuras, si no le imito en la ocasión dellas? Porque mi Dulcinea del Toboso osaré yo jurar que no ha visto en todos los días de su vida moro alguno, ansí como él es, en su mismo traje , y que se está hoy como la madre que la parió ; y haríale agravio manifiesto si, imaginando otra cosa della, me volviese loco de aquel género de locura de Roldán el furioso. Por otra parte, veo que Amadís de Gaula, sin perder el juicio y sin hacer locuras, alcanzó tanta fama de enamorado como el que más; porque lo que hizo, según su historia, no fue más de que, por verse desdeñado de su señora Oriana, que le había mandado que no pareciese ante su presencia hasta que fuese su voluntad , de que se retiró a la Peña Pobre en compañía de un ermitaño, y allí se hartó de llorar y de encomendarse a Dios, hasta que el cielo le acorrió, en medio de su mayor cuita y necesidad. Y si esto es verdad, como lo es, ¿para qué quiero yo tomar trabajo agora de desnudarme del todo, ni dar pesadumbre a estos árboles, que no me han hecho mal alguno? Ni tengo para qué enturbiar el agua clara destos arroyos, los cuales me han de dar de beber cuando tenga gana. Viva la memoria de Amadís, y sea imitado de en todo lo que pudiere; del cual se dirá lo que del otro se dijo : que si no acabó grandes cosas, murió por acometellas; y si yo no soy desechado ni desdeñado de Dulcinea del Toboso, bástame, como ya he dicho , estar ausente della. Ea, pues, manos a la obra: venid a mi memoria, cosas de Amadís, y enseñadme por dónde tengo de comenzar a imitaros. Mas ya sé que lo más que él hizo fue rezar; y así lo haré yo: y sirviéndole de rosario unas agallas grandes de un alcornoque, que ensartó, de que hizo un diez y lo que le fatigaba mucho era no hallar por allí otro ermitaño que le confesase y con quien consolarse. Y así, se entretenía paseándose por el pradecillo, escribiendo y grabando por las cortezas de los árboles y por la menuda arena muchos versos , todos acomodados a su tristeza, y algunos en alabanza de Dulcinea. Mas los que se pudieron hallar enteros y que se pudiesen leer, después que a él allí le hallaron, no fueron más que estos que aquí se siguen. | « Que Roland ait été aussi brave et vaillant chevalier que tout le monde le dit, qu’y a-t-il à cela de merveilleux ? car enfin, il était enchanté, et personne ne pouvait lui ôter la vie, si ce n’est en lui enfonçant une épingle noire sous la plante du pied. Or, il portait toujours à ses souliers six semelles de fer[164]. Et pourtant toute sa magie ne servit de rien contre Bernard del Carpio, qui découvrit la feinte, et l’étouffa entre ses bras dans la gorge de Roncevaux. Mais, laissant à part la question de sa vaillance, venons à celle de sa folie, car il est certain qu’il perdit le jugement sur les indices qu’il trouva aux arbres de la fontaine, et sur la nouvelle que lui donna le pasteur qu’Angélique avait dormi plus de deux siestes avec Médor, ce petit More aux cheveux bouclés, page d’Agramont[165]. Et certes, s’il s’imagina que cette nouvelle était vraie, et que la dame lui avait joué ce tour, il n’eut pas grand mérite à devenir fou. Mais moi, comment puis-je l’imiter dans les folies, ne l’ayant point imité dans le sujet qui les fit naître ? car, pour ma Dulcinée du Toboso, j’oserais bien jurer qu’en tous les jours de sa vie elle n’a pas vu l’ombre d’un More, en chair et en costume, et qu’elle est encore aujourd’hui comme la mère qui l’a mise au monde. Je lui ferais donc une manifeste injure, si, croyant d’elle autre chose, j’allais devenir fou du genre de folie qu’eut Roland le Furieux. D’un autre côté, je vois qu’Amadis de Gaule, sans perdre l’esprit et sans faire d’extravagances, acquit en amour autant et plus de renommée que personne. Et pourtant, d’après son histoire, il ne fit rien de plus, en se voyant dédaigné de sa dame Oriane, qui lui avait ordonné de ne plus paraître en sa présence contre sa volonté, que de se retirer sur la Roche-Pauvre, en compagnie d’un ermite ; et là, il se rassasia de pleurer, jusqu’à ce que le ciel le secourût dans l’excès de son affliction et de ses angoisses. Si telle est la vérité, et ce l’est à coup sûr, pourquoi me donnerais-je à présent la peine de me déshabiller tout à fait, et de faire du mal à ces pauvres arbres qui ne m’en ont fait aucun ? Et qu’ai-je besoin de troubler l’eau claire de ces ruisseaux, qui doivent me donner à boire quand l’envie m’en prendra ? Vive, vive la mémoire d’Amadis, et qu’il soit imité en tout ce qui est possible par don Quichotte de la Manche, duquel on dira ce qu’on a dit d’un autre, que, s’il ne fit pas de grandes choses, il périt pour les avoir entreprises[166] ! Et si je ne suis ni outragé ni dédaigné par ma Dulcinée, ne me suffit-il pas, comme je l’ai déjà dit, d’être séparé d’elle par l’absence ? Courage donc, les mains à la besogne ! venez à mon souvenir, belles actions d’Amadis, enseignez-moi par où je dois commencer à vous imiter. Mais je sais que ce qu’il fit la plupart du temps, ce fut de réciter ses prières, et c’est ce que je vais faire aussi. » Alors, pour lui servir de chapelet, don Quichotte prit de grosses pommes de liège, qu’il enfila, et dont il fit un rosaire à dix grains. Mais ce qui le contrariait beaucoup, c’était de ne pas avoir sous la main un ermite qui le confessât et lui donnât des consolations. Aussi passait-il le temps, soit à se promener dans la prairie, soit à écrire et à tracer sur l’écorce des arbres ou sur le sable menu une foule de vers, tous accommodés à sa tristesse, et quelques-uns à la louange de Dulcinée. Mais les seuls qu’on put retrouver entiers, et qui fussent encore lisibles quand on vint à sa recherche, furent les strophes suivantes[167] : |
-Arboles, yerbas y plantas que en aqueste sitio estáis, tan altos, verdes y tantas, si de mi mal no os holgáis, escuchad mis quejas santas. Mi dolor no os alborote, aunque más terrible sea, pues, por pagaros escote, aquí lloró don Quijote ausencias de Dulcinea del Toboso. Es aquí el lugar adonde el amador más leal de su señora se esconde, y ha venido a tanto mal sin saber cómo o por dónde. Tráele amor al estricote , que es de muy mala ralea; y así, hasta henchir un pipote , aquí lloró don Quijote ausencias de Dulcinea del Toboso. Buscando las aventuras por entre las duras peñas, maldiciendo entrañas duras, que entre riscos y entre breñas halla el triste desventuras, hirióle amor con su azote, no con su blanda correa; y, en tocándole el cogote , aquí lloró don Quijote ausencias de Dulcinea del Toboso. | « Arbres, plantes et fleurs, qui vous montrez en cet endroit si hauts, si verts et si brillants, écoutez, si vous ne prenez plaisir à mon malheur, écoutez mes plaintes respectables. Que ma douleur ne vous trouble point, quelque terrible qu’elle éclate ; car, pour vous payer sa bienvenue, ici pleura don Quichotte l’absence de Dulcinée du Toboso. « Voici le lieu où l’amant le plus loyal se cache loin de sa dame, arrivé à tant d’infortune sans savoir ni comment ni pourquoi. Un amour de mauvaise engeance le ballotte et se joue de lui : aussi, jusqu’à remplir un baril, ici pleura don Quichotte l’absence de Dulcinée du Toboso. « Cherchant les aventures à travers de durs rochers, et maudissant de plus dures entrailles, sans trouver parmi les broussailles et les rocs autre chose que des mésaventures, l’Amour le frappa de son fouet acéré, non de sa douce bandelette, et, blessé sur le chignon, ici pleura don Quichotte l’absence de Dulcinée du Toboso. » |
| No causó poca risa en los que hallaron los versos referidos el añadidura del Toboso al nombre de Dulcinea, porque imaginaron que debió de imaginar don Quijote que si, en nombrando a Dulcinea, no decía también del Toboso, no se podría entender la copla; y así fue la verdad, como él después confesó. Otros muchos escribió, pero, como se ha dicho, no se pudieron sacar en limpio, ni ente ros, más destas tres coplas. En esto, y en suspirar y en llamar a los faunos y silvanos de aquellos bosques, a las ninfas de los ríos, a la dolorosa y húmida Eco, que le respondiese, consolasen y escuchasen , se entretenía, y en buscar algunas yerbas con que sustentarse en tanto que Sancho volvía; que, si como tardó tres días , tardara tres semanas, el Caballero de la Triste Figura quedara tan desfigurado que no le conociera la madre que lo parió. | Ce ne fut pas un petit sujet de rire, pour ceux qui firent la trouvaille des vers qu’on vient de citer, que cette addition du Toboso faite hors ligne au nom de Dulcinée ; car ils pensèrent que don Quichotte s’était imaginé que si, en nommant Dulcinée, il n’ajoutait aussi du Toboso, la strophe ne pourrait être comprise ; et c’est, en effet, ce qu’il avoua depuis lui-même, il écrivit bien d’autres poésies ; mais, comme on l’a dit, ces trois strophes furent les seules qu’on put déchiffrer. Tantôt l’amoureux chevalier occupait ainsi ses loisirs, tantôt il soupirait, appelait les faunes et les sylvains de ces bois, les nymphes de ces fontaines, la plaintive et vaporeuse Écho, les conjurant de l’entendre, de lui répondre et de le consoler ; tantôt il cherchait quelques herbes nourrissantes pour soutenir sa vie en attendant le retour de Sancho. Et si, au lieu de tarder trois jours à revenir, celui-ci eût tardé trois semaines, le chevalier de la Triste-Figure serait resté si défiguré, qu’il n’eût pas été reconnu même de la mère qui l’avait mis au monde. |
| Y será bien dejalle, envuelto entre sus suspiros y versos, por contar lo que le avino a Sancho Panza en su mandadería . Y fue que, en saliendo al camino real, se puso en busca del Toboso, y otro día llegó a la venta donde le había sucedido la desgracia de la manta; y no la hubo bien visto , cuando le pareció que otra vez andaba en los aires, y no quiso entrar dentro, aunque llegó a hora que lo pudiera y debiera hacer, por ser la del comer y llevar en deseo de gustar algo caliente ; que había grandes días que todo era fiambre. | Mais il convient de le laisser absorbé dans ses soupirs et ses poésies, pour conter ce que devint Sancho, et ce qui lui arriva dans son ambassade. Dès qu’il eut gagné la grand’route, il se mit en quête du Toboso, et atteignit le lendemain l’hôtellerie où lui était arrivée la disgrâce des sauts sur la couverture. À peine l’eut-il aperçue, qu’il s’imagina voltiger une seconde fois par les airs, et il résolut bien de ne pas y entrer, quoiqu’il fût justement l’heure de le faire, c’est-à-dire l’heure du dîner, et qu’il eût grande envie de goûter quelque chose de chaud, n’ayant depuis bien des jours rien mangé que des provisions froides. |
| Esta necesidad le forzó a que llegase junto a la venta, todavía dudoso si entraría o no. Y, estando en esto, salieron de la venta dos personas que luego le conocieron; y dijo el uno al otro. | Son estomac le força donc à s’approcher de l’hôtellerie, encore incertain s’il entrerait ou brûlerait l’étape. Tandis qu’il était en suspens, deux hommes sortirent de la maison, et, dès qu’ils l’eurent aperçu, l’un d’eux dit à l’autre : |
| -Dígame, señor licenciado, aquel del caballo, ¿no es Sancho Panza, el que dijo el ama de nuestro aventurero que había salido con su señor por escudero? . | « Dites-moi, seigneur licencié, cet homme à cheval, n’est-ce pas Sancho Panza, celui que la gouvernante de notre aventurier prétend avoir suivi son maître en guise d’écuyer ? |
| -Sí es -dijo el licenciado-; y aquél es el caballo de nuestro don Quijote. | – C’est lui-même, répondit le licencié, et voilà le cheval de notre don Quichotte. » |
| Y conociéronle tan bien como aquellos que eran el cura y el barbero de su mismo lugar, y los que hicieron el escrutinio y acto general de los libros . Los cuales, así como acabaron de conocer a Sancho Panza y a Rocinante, deseosos de saber de don Quijote, se fueron a él; y el cura le llamó por su nombre, diciéndole. | Ils avaient, en effet, reconnu facilement l’homme et sa monture ; car c’étaient le curé et le barbier du village, ceux qui avaient fait le procès et l’auto-da-fé des livres de chevalerie. Aussitôt qu’ils eurent achevé de reconnaître Sancho et Rossinante, désirant savoir des nouvelles de don Quichotte, ils s’approchèrent du cavalier, et le curé, l’appelant par son nom : |
| -Amigo Sancho Panza, ¿adónde queda vuestro amo. | « Ami Sancho Panza, lui dit-il, qu’est-ce que fait votre maître ? » |
| Conociólos luego Sancho Panza, y determinó de encubrir el lugar y la suerte donde y como su amo quedaba; y así, les respondió que su amo quedaba ocupado en cierta parte y en cierta cosa que le era de mucha importancia, la cual él no podía descubrir, por los ojos que en la cara tenía . | Sancho les reconnut aussitôt, mais il résolut de leur cacher le lieu et l’état où il avait laissé son seigneur ; il leur répondit donc que celui-ci était occupé en un certain endroit, à une certaine chose qui lui était d’une extrême importance, mais qu’il ne pouvait découvrir, au prix des yeux qu’il avait dans sa tête. |
| -No, no -dijo el barbero-, Sancho Panza; si vos no nos decís dónde queda, imaginaremos, como ya imaginamos, que vos le habéis muerto y robado, pues venís encima de su caballo. En verdad que nos habéis de dar el dueño del rocín, o sobre eso, morena . | « Non, non, Sancho Panza, s’écria le barbier, si vous ne nous dites point où il est et ce qu’il fait, nous croirons, comme nous avons déjà droit de le croire, que vous l’avez assassiné et volé, car enfin vous voilà monté sur son cheval. Et, par Dieu ! vous nous rendrez compte du maître de la bête, ou gare à votre gosier. |
| -No hay para qué conmigo amenazas , que yo no soy hombre que robo ni mato a nadie: a cada uno mate su ventura, o Dios, que le hizo. Mi amo queda haciendo penitencia en la mitad desta montaña, muy a su sabor. | – Oh ! répondit Sancho, il n’y a pas de menace à me faire, et je ne suis pas homme à tuer ni voler personne. Que chacun meure de sa belle mort, à la volonté de Dieu qui l’a créé. Mon maître est au beau milieu de ces montagnes, à faire pénitence tout à son aise. » |
| Y luego, de corrida y sin parar, les contó de la suerte que quedaba, las aventuras que le habían sucedido y cómo llevaba la carta a la señora Dulcinea del Toboso, que era la hija de Lorenzo Corchuelo, de quien estaba enamorado hasta los hígados. | Et sur-le-champ il leur conta, d’un seul trait et sans prendre haleine, en quel état il l’avait laissé, les aventures qui leur étaient arrivées, et comment il portait une lettre à Mme Dulcinée du Toboso, qui était la fille de Lorenzo Corchuelo, dont son maître avait le cœur épris jusqu’au foie. |
| Quedaron admirados los dos de lo que Sancho Panza les contaba; y, aunque ya sabían la locura de don Quijote y el género della, siempre que la oían se admiraban de nuevo. Pidiéronle a Sancho Panza que les enseñase la carta que llevaba a la señora Dulcinea del Toboso. Él dijo que iba escrita en un libro de memoria y que era orden de su señor que la hiciese trasladar en papel en el primer lugar que llegase; a lo cual dijo el cura que se la mostrase, que él la trasladaría de muy buena letra. Metió la mano en el seno Sancho Panza, buscando el librillo, pero no le halló, ni le podía hallar si le buscara hasta agora, porque se había quedado don Quijote con él y no se le había dado, ni a él se le acordó de pedírsele . | Les deux questionneurs restèrent tout ébahis de ce que leur contait Sancho ; et, bien qu’ils connussent déjà la folie de don Quichotte et l’étrange nature de cette folie, leur étonnement redoublait toutes les fois qu’ils en apprenaient des nouvelles. Ils prièrent Sancho Panza de leur montrer la lettre qu’il portait à Mme Dulcinée du Toboso. Celui-ci répondit qu’elle était écrite sur un livre de poche, et qu’il avait ordre de son seigneur de la faire transcrire sur du papier dans le premier village qu’il rencontrerait ; à quoi le curé répliqua que Sancho n’avait qu’à la lui faire voir, et qu’il la transcrirait lui-même en belle écriture. Sancho Panza mit aussitôt la main dans son sein pour y chercher le livre de poche ; mais il ne le trouva point, et n’avait garde de le trouver, l’eût-il cherché jusqu’à cette heure, car don Quichotte l’avait gardé sans songer à le lui remettre, et sans que Sancho songeât davantage à le lui demander. |
| Cuando Sancho vio que no hallaba el libro, fuésele parando mortal el rostro; y, tornándose a tentar todo el cuerpo muy apriesa , tornó a echar de ver que no le hallaba; y, sin más ni más, se echó entrambos puños a las barbas y se arrancó la mitad de ellas, y luego, apriesa y sin cesar, se dio media docena de puñadas en el rostro y en las narices, que se las bañó todas en sangre. Visto lo cual por el cura y el barbero, le dijeron que qué le había sucedido, que tan mal se paraba. | Quand le bon écuyer vit que le livre ne se trouvait point, il fut pris d’une sueur froide et devint pâle comme un mort ; puis il se mit en grande hâte à se tâter tout le corps de haut en bas, et, voyant qu’il ne trouvait toujours rien, il s’empoigna, sans plus de façon, la barbe à deux mains, s’en arracha la moitié, et tout d’une haleine s’appliqua cinq à six coups de poing sur les mâchoires et sur le nez, si bien qu’il se mit tout le visage en sang. Voyant cela, le curé et le barbier lui demandèrent à la fois ce qui lui était arrivé pour se traiter d’une si rude façon. |
| -¿Qué me ha de suceder -respondió Sancho-, sino el haber perdido de una mano a otra, en un estante, tres pollinos, que cada uno era como un castillo? . | « Ce qui m’est arrivé ! s’écria Sancho, que j’ai perdu de la main à la main trois ânons dont le moindre était comme un château. |
| -¿Cómo es eso? -replicó el barbero. | – Comment cela ? répliqua le barbier. |
| -He perdido el libro de memoria -respondió Sancho-, donde venía carta para Dulcinea y una cédula firmada de su señor, por la cual mandaba que su sobrina me diese tres pollinos, de cuatro o cinco que estaban en casa. | – C’est que j’ai perdu le livre de poche, reprit Sancho, où se trouvait la lettre à Dulcinée, et de plus une cédule signée de mon seigneur, par laquelle il ordonnait à sa nièce de me donner trois ânons sur quatre ou cinq qui sont à l’écurie. » |
| Y, con esto, les contó la pérdida del rucio. Consolóle el cura, y díjole que, en hallando a su señor, él le haría revalidar la manda y que tornase a hacer la libranza en papel, como era uso y costumbre, porque las que se hacían en libros de memoria jamás se acetaban ni cumplían. | Et là-dessus Sancho leur conta la perte du grison. Le curé le consola, en lui disant que, dès qu’il trouverait son maître, il lui ferait renouveler la donation, et que cette fois le mandat serait écrit sur du papier, selon la loi et la coutume, attendu que les mandats écrits sur des livres de poche ne peuvent jamais être acceptés ni payés. |
| Con esto se consoló Sancho, y dijo que, como aquello fuese ansí, que no le daba mucha pena la pérdida de la carta de Dulcinea, porque él la sabía casi de memoria, de la cual se podría trasladar donde y cuando quisiesen. | Sancho, sur ce propos, se sentit consolé, et dit qu’en ce cas il se souciait fort peu d’avoir perdu la lettre à Dulcinée, puisqu’il la savait presque par cœur, et qu’on pourrait la transcrire de sa mémoire, où et quand on en prendrait l’envie. |
| -Decildo, Sancho, pues -dijo el barbero-, que después la trasladaremos. | « Eh bien ! dites-la donc, Sancho, s’écria le barbier, et nous vous la transcrirons. » |
| Paróse Sancho Panza a rascar la cabeza para traer a la memoria la carta, y ya se ponía sobre un pie, y ya sobre otro; unas veces miraba al suelo, otras al cielo; y, al cabo de haberse roído la mitad de la yema de un dedo, teniendo suspensos a los que esperaban que ya la dijese, dijo al cabo de grandísimo rato. | Sancho s’arrêta tout court, et se gratta la tête pour rappeler la lettre à son souvenir ; tantôt il se tenait sur un pied, tantôt sur l’autre ; tantôt il regardait le ciel, tantôt la terre ; enfin, après s’être rongé plus qu’à la moitié l’ongle d’un doigt, tenant en suspens ceux qui attendaient sa réponse, il s’écria, au bout d’une longue pause : |
| -Por Dios, señor licenciado, que los diablos lleven la cosa que de la carta se me acuerda; aunque en el principio decía: «Alta y sobajada señora». | « Par le saint nom de Dieu, seigneur licencié, je veux bien que le diable emporte ce que je me rappelle de la lettre ! Pourtant, elle disait pour commencer : « Haute et souterraine dame. » |
| -No diría -dijo el barbero- sobajada, sino sobrehumana o soberana señora. | – Oh ! non, interrompit le barbier, il n’y avait pas souterraine, mais surhumaine ou souveraine dame. |
| -Así es -dijo Sancho-. Luego, si mal no me acuerdo , proseguía..., si mal no me acuerdo: «el llego y falto de sueño, y el ferido besa a vuestra merced las manos, ingrata y muy desconocida hermosa», y no sé qué decía de salud y de enfermedad que le enviaba, y por aquí iba escurriendo , hasta que acababa en «Vuestro hasta la muerte, el Caballero de la Triste Figura». | – C’est cela même, s’écria Sancho ; ensuite, si je m’en souviens bien, elle continuait en disant… si je ne m’en souviens pas mal… Le blessé et manquant de sommeil… et le piqué baise à Votre Grâce les mains, ingrate et très-méconnaissable beauté. Puis je ne sais trop ce qu’il disait de bonne santé et de maladie qu’il lui envoyait ; puis il s’en allait discourant jusqu’à ce qu’il vint à finir par : À vous jusqu’à la mort, le chevalier de la Triste-Figure. » |
| No poco gustaron los dos de ver la buena memoria de Sancho Panza, y alabáronsela mucho , y le pidieron que dijese la carta otras dos veces, para que ellos, ansimesmo, la tomasen de memoria para trasladalla a su tiempo. Tornóla a decir Sancho otras tres veces, y otras tantas volvió a decir otros tres mil disparates. Tras esto, contó asimesmo las cosas de su amo, pero no habló palabra acerca del manteamiento que le había sucedido en aquella venta, en la cual rehusaba entrar. Dijo también como su señor, en trayendo que le trujese buen despacho de la señora Dulcinea del Toboso, se había de poner en camino a procurar cómo ser emperador, o, por lo menos, monarca; que así lo tenían concertado entre los dos, y era cosa muy fácil venir a serlo, según era el valor de su persona y la fuerza de su brazo; y que, en siéndolo, le había de casar a él, porque ya sería viudo, que no podía ser menos, y le había de dar por mujer a una doncella de la emperatriz, heredera de un rico y grande estado de tierra firme, sin ínsulos ni ínsulas, que ya no las quería. | Les deux auditeurs s’amusèrent beaucoup à voir quelle bonne mémoire avait Sancho Panza ; ils lui en firent compliment, et le prièrent de répéter la lettre encore deux fois, pour qu’ils pussent eux-mêmes l’apprendre par cœur, et la transcrire à l’occasion. Sancho la répéta donc trois autres fois, et trois fois répéta trois autres mille impertinences. Après cela, il se mit à conter les aventures de son maître ; mais il ne souffla mot de la berne qu’il avait essuyée dans cette hôtellerie où il refusait toujours d’entrer. Il ajouta que son seigneur, dès qu’il aurait reçu de favorables dépêches de sa dame Dulcinée du Toboso, allait se mettre en campagne pour tâcher de devenir empereur, ou monarque pour le moins, ainsi qu’ils en étaient convenus entre eux ; et que c’était une chose toute simple et très-facile, tant étaient grandes la valeur de sa personne et la force de son bras ; puis, qu’aussitôt qu’il serait monté sur le trône, il le marierait, lui Sancho, qui serait alors veuf, parce qu’il ne pouvait en être autrement, et qu’il lui donnerait pour femme une suivante de l’impératrice, héritière d’un riche et grand État en terre ferme, n’ayant pas plus d’îles que d’îlots, desquels il ne se souciait plus. |
| Decía esto Sancho con tanto reposo, limpiándose de cuando en cuando las narices, y con tan poco juicio, que los dos se admiraron de nuevo, considerando cuán vehemente había sido la locura de don Quijote, pues había llevado tras sí el juicio de aquel pobre hombre. No quisieron cansarse en sacarle del error en que estaba, pareciéndoles que, pues no le dañaba nada la conciencia, mejor era dejarle en él, y a ellos les sería de más gusto oír sus necedades. Y así, le dijeron que rogase a Dios por la salud de su señor, que cosa contingente y muy agible era venir, con el discurso del tiempo, a ser emperador, como él decía, o, por lo menos, arzobispo, o otra dignidad equivalente. A lo cual respondió Sancho. | Sancho débitait tout cela d’un air si grave, en s’essuyant de temps en temps le nez et la barbe, et d’un ton si dénué de bon sens, que les deux autres tombaient de leur haut, considérant quelle violence devait avoir eue la folie de don Quichotte, puisqu’elle avait emporté après elle le jugement de ce pauvre homme. Ils ne voulurent pas se fatiguer à le tirer de l’erreur où il était, car il leur parut que, sa conscience n’étant point en péril, le mieux était de l’y laisser, et qu’il serait bien plus divertissant pour eux d’entendre ses extravagances. Aussi lui dirent-ils de prier Dieu pour la santé de son seigneur, et qu’il était dans les futurs contingents et les choses hypothétiques qu’avec le cours du temps il devînt empereur ou pour le moins archevêque, ou dignitaire d’un ordre équivalent. |
| -Señores, si la fortuna rodease las cosas de manera que a mi amo le viniese en voluntad de no ser emperador , sino de ser arzobispo, querría yo saber agora qué suelen dar los arzobispos andantes a sus escuderos. | « En ce cas, seigneur, répondit Sancho, si la fortune embrouillait les affaires de façon qu’il prît fantaisie à mon maître de ne plus être empereur, mais archevêque, je voudrais bien savoir dès à présent ce qu’ont l’habitude de donner à leurs écuyers les archevêques errants[168]. |
| -Suélenles dar -respondió el cura- algún beneficio, simple o curado, o alguna sacristanía, que les vale mucho de renta rentada , amén del pie de altar, que se suele estimar en otro tanto. | – Ils ont l’habitude, répondit le curé, de leur donner, soit un bénéfice simple, soit un bénéfice à charge d’âmes, soit quelque sacristie qui leur rapporte un bon revenu de rente fixe, sans compter le casuel, qu’il faut estimer autant. |
| -Para eso será menester -replicó Sancho- que el escudero no sea casado y que sepa ayudar a misa, por lo menos; y si esto es así, ¡desdichado de yo , que soy casado y no sé la primera letra del ABC! ¿Qué será de mí si a mi amo le da antojo de ser arzobispo, y no emperador, como es uso y costumbre de los caballeros andantes. | – Mais pour cela, répondit Sancho, il sera nécessaire que l’écuyer ne soit pas marié, et qu’il sache tout au moins servir la messe. S’il en est ainsi, malheur à moi qui suis marié pour mes péchés, et qui ne sais pas la première lettre de l’A B C ! Que sera-ce de moi, bon Dieu ! si mon maître se fourre dans la tête d’être archevêque et non pas empereur, comme c’est la mode et la coutume des chevaliers errants ? |
| -No tengáis pena, Sancho amigo -dijo el barbero-, que aquí rogaremos a vuestro amo y se lo aconsejaremos, y aun se lo pondremos en caso de conciencia, que sea emperador y no arzobispo, porque le será más fácil, a causa de que él es más valiente que estudiante. | – Ne vous mettez pas en peine, ami Sancho, reprit le barbier ; nous aurons soin de prier votre maître, et nous lui en donnerons le conseil, et nous lui en ferons au besoin un cas de conscience, de devenir empereur, et non archevêque, ce qui lui sera plus facile, car il est plus brave que savant. |
| -Así me ha parecido a mí -respondió Sancho-, aunque sé decir que para todo tiene habilidad . Lo que yo pienso hacer de mi parte es rogarle a Nuestro Señor que le eche a aquellas partes donde él más se sirva y adonde a mí más mercedes me haga. | – C’est bien aussi ce que j’ai toujours cru, répondit Sancho, quoique je puisse dire qu’il est propre à tout. Mais ce que je pense faire de mon côté, c’est de prier Notre-Seigneur qu’il l’envoie justement là où il trouvera le mieux son affaire, et le moyen de m’accorder les plus grandes faveurs. |
| -Vos lo decís como discreto -dijo el cura- y lo haréis como buen cristiano. Mas lo que ahora se ha de hacer es dar orden como sacar a vuestro amo de aquella inútil penitencia que decís que queda haciendo; y, para pensar el modo que hemos de tener, y para comer, que ya es hora, será bien nos entremos en esta venta. | – Vous parlez en homme sage, reprit le curé, et vous agirez en bon chrétien. Mais ce qui importe à présent, c’est de chercher à tirer votre maître de cette utile pénitence qu’il s’amuse à faire là-bas, à ce que vous dites. Et pour réfléchir au moyen qu’il faut prendre, aussi bien que pour dîner, car il en est l’heure, nous ferons bien d’entrer dans cette hôtellerie. » |
| Sancho dijo que entrasen ellos, que él esperaría allí fuera y que después les diría la causa por que no entraba ni le convenía entrar en ella; mas que les rogaba que le sacasen allí algo de comer que fuese cosa caliente, y, ansimismo, cebada para Rocinante. Ellos se entraron y le dejaron, y, de allí a poco, el barbero le sacó de comer. Después, habiendo bien pensado entre los dos el modo que tendrían para conseguir lo que deseaban, vino el cura en un pensamiento muy acomodado al gusto de don Quijote y para lo que ellos querían. Y fue que dijo al barbero que lo que había pensado era que él se vestiría en hábito de doncella andante, y que él procurase ponerse lo mejor que pudiese como escudero, y que así irían adonde don Quijote estaba, fingiendo ser ella una doncella afligida y menesterosa, y le pediría un don, el cual él no podría dejársele de otorgar, como valeroso caballero andante. Y que el don que le pensaba pedir era que se viniese con ella donde ella le llevase, a desfacelle un agravio que un mal caballero le tenía fecho; y que le suplicaba, ansimesmo, que no la mandase quitar su antifaz, ni la demandase cosa de su facienda , fasta que la hubiese fecho derecho de aquel mal caballero; y que creyese, sin duda, que don Quijote vendría en todo cuanto le pidiese por este término; y que desta manera le sacarían de allí y le llevarían a su lugar, donde procurarían ver si tenía algún remedio su estraña locura. | Sancho répondit qu’ils y entrassent, que lui resterait dehors, et qu’il leur dirait ensuite quelle raison l’empêchait d’entrer ; mais qu’il les suppliait de lui faire apporter quelque chose à manger, de chaud bien entendu, ainsi que de l’orge pour Rossinante. Les deux amis entrèrent, le laissant là, et, peu de moments après, le barbier lui apporta de quoi dîner. Ensuite, ils se mirent à disserter ensemble sur les moyens qu’il fallait employer pour réussir dans leur projet, et le curé vint à s’arrêter à une idée parfaitement conforme au goût de don Quichotte, ainsi qu’à leur intention. « Ce que j’ai pensé, dit-il au barbier, c’est de prendre le costume d’une damoiselle errante, tandis que vous vous arrangerez le mieux possible en écuyer. Nous irons ensuite trouver don Quichotte ; et puis, feignant d’être une damoiselle affligée et quêtant du secours, je lui demanderai un don, qu’il ne pourra manquer de m’octroyer, en qualité de valeureux chevalier errant, et ce don que je pense réclamer, c’est qu’il m’accompagne où il me plaira de le conduire, pour défaire un tort que m’a fait un chevalier félon. Je le supplierai aussi de ne point me faire lever mon voile, ni de m’interroger sur mes affaires, jusqu’à ce qu’il m’ait rendu raison de ce discourtois chevalier. Je ne doute point que don Quichotte ne consente à tout ce qui lui sera demandé sous cette forme, et nous pourrons ainsi le tirer de là, pour le ramener au pays, où nous essayerons de trouver quelque remède à son étrange folie.
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